C’est en voyant des extraits
de spectacles, dans ce film ou ailleurs, que je me rends compte que
Pina Bausch fait partie de ma vie. J’ai vu plus d’une
dizaine de ses pièces, au théâtre de la Ville,
dans les années 90 essentiellement. Je n’en suis pas
pour cela un spécialiste, je ne suis pas non plus un admirateur
inconditionnel, je me souviens être sorti parfois d’un
spectacle en me disant qu’il était terriblement sombre,
trop sombre, interminable. Mais d’autres m’ont marqué,
à vie, au fer rouge. Les gestes, les jetés, les sauts,
les étreintes, les cris, tout est inscrit en moi, sans que
je puisse dire si je trouve cela beau ou détestable, c’est
là, c’est tout. Je ressens une émotion qui me
dépasse, qui me bouleverse. Vous en parler tournerait à
de l’intime impudique et on n’est pas là pour ça.
Point final.
Lorsqu’il faut commenter un film "pour Pina Bausch",
signé de plus par un réalisateur qui m’a lui aussi
ému profondément ("Paris Texas", "les
ailes du désir"…), comment mettre de côté
cet attachement ? (et encore, attachement est un mot faible)
D’abord, il faut tordre le cou à la 3D, inutile et n’apportant
strictement rien. Elle n’enlève pas non plus grand-chose
: pour peu qu’on se mette bien devant, le champ de vision n’est
pas trop rétréci, et quant à la lumière,
ce n’est pas catastrophique.
Ensuite, le processus de création du film, voulu par Wim Wenders,
puis laissé en suspens, et repris sous la pression supposée
(ou pas) des danseurs… tout cela n’a aucune importance,
vraiment. Ce qui compte, c’est ce résultat final, ce
qui est montré.
Ce sont des extraits de quatre spectacles, sur scène ou dans
des lieux extérieurs, urbains ou non… entremêlés
de commentaires, de témoignages des danseurs de la compagnie.
Les scènes dansées sont plutôt spectaculaires,
filmées parfois de près, parfois en plan large, respectant
la chorégraphie, sans y ajouter beaucoup d’effets de
caméra : pas de cadrages anecdotiques ni de travellings hallucinants.
On savoure ou on prend de plein fouet, on frémit, on vibre,
on souffre, on respire, on sanglote… La danse de Pina Bausch
est montrée telle qu’elle est, et si l’on y est
sensible, attention au choc, aux larmes, aux soupirs de bonheur pur.
Rien que pour cela, merci à Wim Wenders de nous donner cela.
Mais (ah oui bien sûr il y a un mais, comment serait-ce possible
autrement ?) les scènes en extérieur apportent-elles
quelque chose, un sens particulier, un supplément d’âme
? la question reste sans réponse, ou juste une moue dubitative.
Les commentaires des danseurs sont-ils là pour rythmer le film,
ou permettre à certains spectateurs de reprendre leur souffle
: ils sont tellement encenseurs qu’ils en deviennent répétitifs,
parfois ridicules… ils font alors redescendre l’état
d’émotion, et finalement c’est peut-être
salvateur.
Au final, on sort heureux d’avoir vu, revu, des mouvements,
des instants où on a l’impression que des corps en mouvement
(parfois à peine, parfois de telle façon que cela en
est étourdissant) en disent plus sur le couple, les rapports
entre les hommes et les femmes, la douleur et la joie, que n’importe
quelle œuvre écrite, peinte, filmée, dialoguée…
Mais on sort aussi frustré : pourquoi telle scène s’arrête-t-elle
là, on voudrait que cela dure toujours, pourquoi seulement
une heure et demie pour quatre spectacles, quand on sait que chacun
d’eux durait trois heures ?…
Et surtout on a l’impression que Wim Wenders, tout Wenders qu’il
est, n’a rien à dire. Ah, si, comme moi, il est ému
par la danse de Pina Bausch. Il voulait en montrer des morceaux, il
l’a fait, et c’est plutôt bien filmé (et
même très bien). Mais c’est tout. Il n’y
a rien de plus. Contrairement au sublime, lumineux, modeste et pourtant
si plein de sens, autre film inspiré de Pina Bausch, "les
rêves dansants", que l’on a envie de revoir et
de revoir encore…