Rarement un film donne à
ce point une impression de malaise de la part du spectateur, d’autant
plus si ce dernier est un homme blanc… On peut en sortir avec
une envie de se cacher, une honte de faire partie de cette civilisation
bien pensante et terriblement malfaisante. Le talent de Kechiche est
éclatant, ce pourrait être un plaisir de retrouver ce
qui fait la force de sa mise en scène, l’insistance,
la longueur, la lourdeur parfois mais jamais gratuite : les scènes
interminables qui montrent Saartjie Baartman donnée en pâture
aux regards puis aux mains des uns et des autres ont une force effroyable.
De même, on retrouve la direction d’acteurs de Kechiche,
absolument radicale. Après Sara Forestier qui dans l’esquive
donnait l’impression de n’avoir jamais parlé autrement
qu’avec le langage des banlieues, après Hafsia Herzi
qui illuminait la graine et le mulet, voici Yahima Torres, atone,
amorphe, étonnamment passive et du coup désespérément
crédible.
Toutes les scènes se ressemblent et ont la même structure,
la jeune femme est montrée, mise en scène, on fait croire
à ceux qui regardent qu’elle n’est qu’une
sauvage arriérée, et les voyeurs font comme s’ils
y croyaient. Même les passages avec les scientifiques n’échappent
pas à ce procédé, et sous des abords plus civilisés,
les savants sont finalement les pires (séquence terrifiante
de la réception du corps de Saartjie Baartman dans le laboratoire,
et tout ce qui s’ensuit…). Pourtant, malgré ces
répétitions, chaque nouvelle scène apporte son
lot d’horreurs et d’indignation.
Le réalisateur prouve donc une nouvelle fois qu’il fait
partie des grands mais cette fois-ci, son film est profondément
dérangeant, absolument inconfortable. Ses œuvres précédentes
n’étaient pas non plus tout en miel ou en caresses, mais
elles irradiaient, elles donnaient de l’espoir, elles étaient
porteuses d’énergie, elles donnaient parfois des claques
au spectateur mais pour mieux l’embrasser ensuite. Dans Vénus
noire, l’énergie est dévastatrice, elle est du
côté des bourreaux, on sent de la colère dans
les images, dans le montage, dans la bande-son. Le film est fait pour
acculer ceux qui observent, pour nous mettre dans la position de ceux
qui regardent, des voyeurs, de ceux qui touchent, des malfaisants.
Film terrible, dont on sort épuisé, rincé, défait.